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Samedi 3 octobre 2026 · N° 240 · 18 min de lecture

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La Revue · 3 octobre 2026

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LE SUJET

La nouvelle mesure du chômage

Le 3 août, le Haut-Commissariat au Plan a donné le chômage strict à 9,5 pour cent au deuxième trimestre de 2026, contre 10,8 trois mois plus tôt. Les deux chiffres sortent de l’enquête sur la main-d’oeuvre, qui a remplacé l’enquête nationale sur l’emploi au premier trimestre et suit désormais les normes de l’Organisation internationale du travail. La même note compte à part une main-d’oeuvre potentielle de 711 000 personnes. Que compte-t-on désormais comme un emploi, et qu’a-t-on cessé de compter ? Qui sont ces 711 000 personnes que le taux de chômage ne voit pas ? Et que vaut la comparaison avec les années d’avant le changement de règle ?

Lundi 3 août, le Haut-Commissariat au Plan a annoncé un chômage de 9,5 pour cent au deuxième trimestre, là où la même institution en comptait 12,8 un an plus tôt. Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose. Depuis le premier trimestre de 2026, le chômage se compte avec une nouvelle enquête, alignée sur les normes de l’Organisation internationale du travail, qui ne retient comme chômeur que la personne sans emploi ayant cherché du travail au cours des quatre dernières semaines et capable d’en prendre un dans les deux suivantes. Ceux qui voudraient travailler sans remplir ces conditions sortent du taux et rejoignent une case à part, la main-d’oeuvre potentielle : 711 000 personnes au dernier pointage. Reste à savoir ce que le nouveau chiffre compte, ce qu’il laisse dehors, et ce que vaut désormais une promesse de baisse du chômage.

Pendant un demi-siècle, le chômage marocain est sorti d’une seule enquête. L’enquête nationale sur l’emploi est lancée en 1976 dans les seules villes, auprès de quelque 16 000 ménages ; elle ne couvre la campagne qu’à partir de 1999 et interroge 90 000 ménages par an depuis 2017, dont 30 000 en milieu rural. Ses définitions étaient larges, et elles le sont restées jusqu’au bout. Était tenue pour employée toute personne ayant exercé, dans la semaine précédant l’entretien, un travail productif au sens de la comptabilité nationale, « ne serait-ce que pour une heure, et quel que soit le revenu qu’il procure », selon la note de méthode du Haut-Commissariat au Plan, l’institution qui produit les statistiques officielles du royaume. Le jeune en stage non payé et la personne qui ne produisait que pour la table de son foyer avaient donc un emploi aux yeux de la statistique. Le chômage, lui, se comptait large aussi. Était chômeur celui qui cherchait un emploi « activement ou passivement », et la même note citait le cas d’une personne qui ne cherche pas activement parce qu’elle attend une promesse d’embauche. La recherche n’avait pas à être active.

Entre-temps, la règle internationale avait changé. En 2013, la 19e Conférence internationale des statisticiens du travail, l’instance où l’Organisation internationale du travail fixe les définitions statistiques de son domaine, a fait du travail un concept de référence et l’a découpé en cinq formes : l’emploi, la production pour usage final propre, le travail de stagiaire non rémunéré, le bénévolat et les autres activités. L’emploi n’en est plus qu’une. Il se limite au travail réalisé « en échange d’une rémunération ou d’un bénéfice ». Le critère d’une heure travaillée dans la semaine de référence survit au changement, mais l’agriculture de subsistance, le stage gratuit et le bénévolat sortent de l’emploi pour former des catégories distinctes. Les aides familiaux n’y restent que si l’exploitation de la famille vend sur le marché. Le chômeur, de son côté, doit désormais remplir trois conditions à la fois : être sans emploi, avoir cherché activement, être disponible. Dans un rapport remis à la Commission de statistique des Nations unies en décembre 2017, l’Organisation prévenait que ces règles devaient a priori faire baisser l’emploi et monter le chômage, surtout « dans les pays où la production de biens destinés à un usage personnel est importante ».

Au Maroc, l’ancien chiffre était devenu un sujet de dispute bien avant d’être remplacé. Selon un éditorial du site Article19 publié le 11 mai 2026, qui reprend une enquête du Desk, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch et son ministre de l’Emploi Younes Sekkouri avaient contesté en public les données du Haut-Commissariat en leur préférant celles de la Caisse nationale de sécurité sociale, et Ahmed Lahlimi Alami, qui dirigeait alors l’institution, avait répondu : « Il y a une guerre contre le HCP ». Le même éditorial, pourtant sévère, concluait que « la réforme est défendable ». La refonte, elle, est annoncée le 15 avril 2024, sous sa direction, avec l’appui technique de l’Organisation internationale du travail. Elle promet une année de conception, une année d’enquête menée en parallèle de l’ancienne pour « estimer l’impact des changements introduits », et un nouveau dispositif en 2026. Six mois plus tard, le 18 octobre 2024, le Roi nomme Chakib Benmoussa à la tête du Haut-Commissariat. Le calendrier de la réforme a été tenu à la lettre, et c’est donc sous un nouveau commissaire, à quelques mois des législatives, que le pays a découvert son nouveau chômage.

Le chiffre du 3 août, d’abord, dans le détail. Au deuxième trimestre, 1 121 000 personnes sont au chômage strict, 132 000 de moins qu’au premier, et 10 643 000 occupent un emploi contre revenu, 279 000 de plus. Les services en emploient 5 251 000, soit 49,3 pour cent du total, et l’agriculture, la forêt et la pêche 2 569 000. Sur le trimestre, les services ont gagné 166 000 postes, l’industrie 47 000, le bâtiment et les travaux publics 42 000, l’agriculture 28 000. Le taux de 9,5 pour cent recouvre des écarts que l’ancienne enquête montrait déjà : 11,9 pour cent dans les villes et 5,4 à la campagne, 14,8 chez les femmes et 8,1 chez les hommes, 27,2 chez les 15 à 24 ans. Plus le diplôme est élevé, plus le chômage l’est aussi. Il atteint 16,7 pour cent chez les titulaires d’un diplôme avancé, du technicien spécialisé aux grandes écoles, 16 pour un diplôme intermédiaire, 11,4 pour un diplôme de base et 3,8 sans aucun diplôme. Le taux de participation à la main-d’oeuvre, qui remplace l’ancien taux d’activité, est de 42,2 pour cent, et il plafonne à 18,1 chez les femmes, contre 66,5 chez les hommes. Les femmes ne pèsent que 21,5 pour cent de la main-d’oeuvre. L’échantillon élargi permet de descendre aux régions, avec ses limites : Casablanca-Settat est à 12,8 pour cent, l’Oriental à 12,7, et le Haut-Commissariat accompagne de la mention « moyennement significatif » les deux chiffres de Laâyoune-Sakia El Hamra, passée de 20,3 à 9,2 pour cent en un trimestre.

Le taux ne dit pas tout, et l’institution est la première à l’écrire. Dans sa note technique de mai, elle prévient que le passage au chômage strict « n’a pertinemment de sens que s’il est adopté en conjonction avec les autres formes de la sous-utilisation de la main-d’oeuvre ». Ses quatre indicateurs se lisent ensemble. Ajoutez aux chômeurs les 527 000 personnes en sous-emploi, qui travaillent moins d’heures qu’elles ne le voudraient, et les 711 000 de la main-d’oeuvre potentielle : le taux composite de sous-utilisation atteint 18,9 pour cent, 26,7 chez les femmes et 41,7 chez les 15 à 24 ans. Il était de 22,5 au premier trimestre. Dès le 4 mai, Le Matin lisait derrière le 10,8 du premier trimestre « un besoin non satisfait de travail beaucoup plus large », qui touchait « plus d’un actif sur cinq ». Le sous-emploi lui-même a rétréci en changeant de définition, puisque l’ancienne enquête y comptait aussi les personnes au revenu insuffisant ou dont le poste ne correspondait pas à leur formation, et que la nouvelle ne retient que la durée du travail. La comparaison avec le passé ne vaut qu’à une condition, que le Haut-Commissariat pose noir sur blanc : rapprocher le 9,5 des séries reconstituées, jamais de l’ancien 12,8. Sur cette échelle, l’année 2025 donne 11,8, 11,1, 10,3 puis 11,5 pour cent, trimestre après trimestre : le chômage strict du deuxième trimestre 2025 était donc de 11,1 pour cent. L’ancienne enquête donnait 12,8 pour le même trimestre, et La Quotidienne le résumait ainsi le 7 août : la nouvelle méthode « contribue à abaisser mécaniquement le périmètre du chômage ». L’Organisation internationale du travail attendait l’effet inverse. L’année 2024 a produit trois chômages. L’ancienne enquête donnait 13,3 pour cent sur l’année. Le recensement de décembre en annonçait 21, un chiffre qui reposait, avait précisé Chakib Benmoussa, sur les déclarations directes des habitants. Les séries reconstituées, enfin, placent ses quatre trimestres entre 11 et 12,5 pour cent, et ce 12,5 reste leur point le plus haut depuis 2017.

Reste la saison, et la politique. Le recul du premier au deuxième trimestre ne doit rien au changement de méthode, puisque les deux chiffres sortent de la même enquête, relevait La Quotidienne le 7 août. Il n’est pas corrigé des variations saisonnières. La note technique renvoie l’analyse d’un trimestre à l’autre à des procédures de désaisonnalisation qui restent à mettre en place. Dans les séries reconstituées, le deuxième trimestre est plus bas que le premier chaque année depuis 2017, à la seule exception de 2020. Le chiffre est tombé le 3 août. Les législatives étaient prévues le 23 septembre, et le site Barlamane a dénoncé dès le lendemain l’illusion d’un chômage tombé de 12,8 à 9,5 pour cent, tout en reconnaissant que le Haut-Commissariat avait lui-même récusé cette comparaison. Une analyse publiée le 7 août par SMS Institute tenait une ligne plus mesurée : la méthode « améliore la mesure du marché du travail, mais elle ne doit pas embellir l’image du marché au détriment de sa réalité ». La feuille de route du gouvernement sortant, présentée en février 2025, visait un chômage ramené à 9 pour cent et 1,45 million d’emplois supplémentaires d’ici 2030. Cet objectif a été fixé quand le chômage se mesurait encore à l’ancienne. Pendant la campagne, l’Istiqlal a proposé une allocation mensuelle de 1 000 dirhams pour les diplômés à la recherche d’un emploi, et le Parti du progrès et du socialisme la création d’un million d’« opportunités d’emplois ». Le Parti Authenticité et Modernité, arrivé en tête du scrutin avec 97 sièges, conduit désormais la formation du gouvernement, et Fatima Ezzahra El Mansouri a été nommée cheffe du gouvernement le 29 septembre. Son équipe lira les prochains chiffres. Les séries reconstituées définitives sont attendues au début de 2027, avec les premiers résultats annuels de la nouvelle enquête, et les séries provisoires ne reconstituent ni la main-d’oeuvre potentielle ni le taux composite. Le troisième trimestre n’a pas encore de date publiée. L’an dernier, le chiffre équivalent était tombé le 4 novembre.

LE SUJET

Les dates qui ont fait le dossier


LE SAVIEZ-VOUS

Produire pour sa propre table ne compte plus comme un emploi


LE MOT

La main-d’oeuvre potentielle


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