LE SUJET
Les retraites et la réforme reportée
Le 27 juillet 2026, le rapport sur la stabilité financière a donné cinq à six ans de réserves au régime qui paie les fonctionnaires civils. Qui cotise aujourd'hui, et pour qui ? Pourquoi la réforme de 2016 n'a-t-elle repoussé l'horizon que de 2021 à 2027 ? Et que se passe-t-il, concrètement, le jour où une caisse de retraite n'a plus de réserves ?
Le 27 juillet 2026, Bank Al-Maghrib, l'Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale et l'Autorité marocaine du marché des capitaux ont présenté leur rapport annuel sur la stabilité financière. Les caisses de retraite du pays y détiennent 340,8 milliards de dirhams de réserves. Le régime qui paie les fonctionnaires civils en a pour cinq à six ans. Trois jours plus tard, Médias24 écrivait que la réforme est renvoyée au gouvernement suivant, celui qui sortira des législatives du 23 septembre. Le diagnostic, lui, est public depuis 2013 : qui cotise, qui touche, et qui paiera l'écart ?
Le système marocain de retraite ne procède d'aucun plan d'ensemble. Il s'est empilé, caisse après caisse, en trente ans. Le privé ouvre la marche : la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite, la CIMR, est une association créée en 1949 pour servir un régime complémentaire aux salariés des entreprises qui y adhèrent. L'État suit dix ans plus tard, avec le dahir du 31 décembre 1959 qui institue la Caisse nationale de sécurité sociale, chargée de couvrir les salariés de l'industrie, du commerce et des services contre la maladie, la maternité, l'invalidité et la vieillesse. Ses propres agents attendent 1971 : la loi 011-71 pose le régime des pensions civiles, la loi 013-71 celui des pensions militaires, l'un et l'autre confiés à la Caisse marocaine des retraites. En 1977, un dahir ajoute le régime général du Régime collectif d'allocation de retraite, pour les agents des établissements publics. La loi 43-95 réorganisera ensuite la Caisse marocaine des retraites, et l'État en profitera pour solder une vieille ardoise : 6,065 milliards de dirhams d'arriérés de contributions patronales, arrêtés puis versés au compte du régime des pensions civiles. Quatre caisses installées en trente ans, et pas une passerelle entre elles.
La Cour des comptes met le système à plat en 2013, dans un rapport qui sert encore de référence à toutes les discussions. Son diagnostic tient en quatre constats : la diversité et la non convergence des régimes, chacun conçu pour lui-même ; le faible taux de couverture des actifs ; le déséquilibre structurel de certains régimes, celui des pensions civiles étant désigné comme le cas le plus préoccupant et le plus urgent à traiter ; l'absence de passerelles, qui pénalise le salarié changeant de statut en cours de carrière. Le troisième constat commande les autres. Une caisse marocaine fonctionne par répartition : les cotisations encaissées cette année paient les pensions versées cette année, et les réserves ne servent qu'à absorber l'écart quand il devient négatif. Une caisse déséquilibrée ne fait donc pas faillite un matin. Elle entame ses réserves, exercice après exercice, et l'on peut calculer la date à laquelle il n'en restera rien. Ce calcul porte un nom chez les actuaires, l'horizon de viabilité, et c'est lui qui donne aujourd'hui son urgence au dossier. Il ne dit pas qu'une caisse va disparaître. Il dit l'année où quelqu'un devra payer la différence, et ce quelqu'un est soit le cotisant, soit le retraité, soit le contribuable.
Le régime des pensions civiles a payé sa générosité, et l'addition a été chiffrée. Avant la réforme de 2016, chaque dirham de cotisation encaissé ouvrait 1,91 dirham de droits, selon les études actuarielles de la commission technique chargée de la réforme, citées par la Cour des comptes. La pension se liquidait sur le dernier salaire, le plus élevé de la carrière, dans une administration qui s'est massivement encadrée : les cadres formaient 12 pour cent des retraités du régime en 1990, 38 pour cent en 2005, 42 pour cent en 2010 et 58 pour cent en 2015. Le rapport démographique, lui, s'effondrait : douze actifs pour un retraité en 1986, six en 2000, 2,23 en 2016, avec 1,74 attendu pour 2024. Le déficit technique du régime était de 936 millions de dirhams en 2014. Il passe à 2,68 milliards en 2015, puis à 4,76 milliards en 2016. Au même moment, les départs anticipés se multiplient : 1 635 bénéficiaires en 2013, 7 521 en 2015, 8 617 en 2016. Un détail écarte la mauvaise explication : les frais de gestion de la Caisse marocaine des retraites totalisaient 150,7 millions de dirhams à fin 2016, soit 0,60 pour cent des cotisations perçues. Le déséquilibre ne vient pas de ce que coûte la maison. Il se lit dans le fonds de réserve du régime, qui montait encore régulièrement au début de la décennie : 70,2 milliards de dirhams en 2010, 81,2 en 2013, 85,0 en 2014. Puis 84,4 en 2015, et 82,7 en 2016. Le point haut est en 2014, deux ans avant la réforme.
Le pays compte 5,1 millions de cotisants pour 1,5 million de pensionnés, soit un rapport démographique agrégé de 3,4. Les réserves de l'ensemble des régimes atteignaient 340,8 milliards de dirhams à fin 2025. Le total rassure et trompe, parce qu'il additionne des caisses qui ne se prêtent rien. Le régime général du Régime collectif d'allocation de retraite dispose de vingt-neuf ans de viabilité. La Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite tient sur tout l'horizon de projection. La branche de long terme de la Caisse nationale de sécurité sociale, celle qui paie les pensions du privé, en a pour dix ans. Le régime des pensions civiles, lui, en a pour cinq à six. Ces quatre chiffres sortent du même document, présenté le 27 juillet 2026, et ils ne se compensent pas. Un salarié du privé et un fonctionnaire civil vivent dans deux systèmes qui n'ont ni le même âge, ni la même règle de calcul, ni la même échéance. La moyenne nationale de 3,4 cotisant pour un pensionné cache d'ailleurs le même écart : le régime des pensions civiles était déjà tombé à 2,23 actifs pour un retraité en 2016, et la Cour des comptes en attendait 1,74 pour 2024. Il n'existe aucune passerelle entre ces caisses : les réserves de l'une ne paieront pas les pensions de l'autre.
La réforme de 2016 avait acheté du temps, et ce temps arrive à son terme. Elle avait porté l'horizon du régime des pensions civiles de 2021 à 2027, réduit de près de 57 pour cent son déficit cumulé jusqu'en 2065, et rendu possible un rééquilibre à l'horizon 2078. Nous sommes en 2026. Les hausses de salaires accordées à la fonction publique ont fait le reste du travail, et il est conjoncturel : le taux de cotisation d'équilibre du régime, celui qu'il faudrait appliquer pour qu'il se finance seul, est revenu de 35 à 32 pour cent. Le rapport de 2025 précise que ces hausses n'ont pas permis d'allonger l'horizon de viabilité de manière significative. À l'autre bout du système, la collecte reste le trou. Le même rapport chiffre à près de cinq millions les actifs non déclarés que l'extension de la protection sociale doit atteindre, quand le système compte 5,1 millions de cotisants. Restent enfin des charges que le régime civil porte sans les avoir tarifées : il sert la pension immédiatement en cas de départ anticipé, ce que ne font ni le Régime collectif d'allocation de retraite ni la Caisse nationale de sécurité sociale, et il paie des allocations familiales qui pèsent environ 1,5 pour cent du total des pensions servies. Les deux nombres sont presque les mêmes : autant d'actifs hors du système que dedans.
Le calendrier des dix-huit prochains mois tient à trois rendez-vous. Le 23 septembre 2026, les Marocains élisent une nouvelle Chambre des représentants, après une campagne ouverte le 10 septembre. Le gouvernement qui en sortira héritera d'un dossier travaillé depuis 2013 et jamais porté devant le Parlement : le 8 juin, puis le 30 juillet, Médias24 écrivait que la réforme attendrait l'exécutif suivant. Il devra ensuite écrire sa première loi de finances, celle de 2027, et c'est là que le choix se verra. Quatre leviers existent, et aucun n'est indolore : relever les cotisations, réduire les droits futurs, reculer encore l'âge de départ, ou faire porter le déficit par le budget de l'État. La Cour des comptes, elle, recommande depuis longtemps la convergence des régimes vers un régime public viable et pérenne. Le troisième rendez-vous est le plus discret des trois, parce qu'il n'a pas de date : chaque exercice qui passe sans décision consomme une année de réserves, et la seule réforme votée depuis 2013 a repoussé l'horizon de 2021 à 2027. Le régime des pensions civiles a cinq à six ans devant lui : la durée d'une législature.


